MODE DE SCRUTIN: UN GESTE D’AFFIRMATION NATIONALE NÉCESSAIRE

Texte de Jean-Pierre Charbonneau et Françoise David, respectivement président et vice-présidente du Mouvement Démocratie Nouvelle – Lettre d’opinion publiée dans Le Devoir

Le 22 janvier prochain débuteront à l’Assemblée nationale des audiences publiques historiques, celles de la commission parlementaire chargée d’étudier le nouveau mode de scrutin de type proportionnel proposé par le gouvernement Legault. Le Mouvement Démocratie Nouvelle invite la population à s’intéresser et à s’approprier le débat, en ayant à l’esprit à la fois les valeurs profondes auxquelles elle est attachée et l’importance de la question pour sa santé démocratique.

Les Québécois aiment la coopération. Nous sommes ainsi faits. En matière économique et sociale, nos modèles les plus précieux sont les grandes coopératives, comme Desjardins, Agropur et la Coop fédérée, ainsi que les nombreuses entreprises d’économie sociale et les milliers d’organismes communautaires. Au travail comme dans la vie quotidienne, nous savons que coopérer est profitable à tout le monde.

Chez nous, le consensus est valorisé. Attention ! Nous aimons débattre et parfois avec vigueur, mais le plus souvent, nous cherchons les voies de passage, celles qui font avancer toute la société. Une société où tout le monde trouve son compte. On n’y arrive pas toujours, évidemment, mais c’est le but recherché. D’autres pays, d’autres États et surtout d’autres gouvernements — c’est le cas des États-Unis ces temps-ci — encouragent l’exacerbation des tensions. Ici, les chicanes stériles, les oppositions artificielles et la partisanerie excessive sont perçues très négativement. Nous savons que tout n’est pas noir ou blanc. Qu’il y a du bon à aller chercher chez l’Autre.

D’ailleurs, les sondages nous indiquent que les gouvernements minoritaires sont plutôt bien vus par les électeurs québécois. Nous préférons les gouvernements qui font preuve d’écoute et ne sombrent pas dans l’arrogance et l’autoritarisme. En position minoritaire ou de coalition gouvernementale, les partis au pouvoir sont tenus de collaborer et de discuter beaucoup plus avec les partis d’opposition. En présentant le projet de loi à la presse en septembre dernier, le premier ministre Legault l’a d’ailleurs lui-même reconnu sans détour, en se disant tout à fait prêt à vivre avec cette réalité.

Le Québec est aussi une terre où on est attaché à la justice et à l’équité. Nous n’aimons pas les inégalités et les différences excessives de traitement. Pour la majorité d’entre nous, ce n’est pas la loi du plus fort et du plus riche qui est valorisée. Pour preuve, nous avons bâti ici un modèle d’État social que la population ne veut pas remettre en question. Évidemment, il reste encore du travail à faire, mais nous n’avons pas à rougir de nos programmes sociaux, qui contribuent plus qu’ailleurs en Amérique du Nord à réduire les inégalités socio-économiques.

Un mode de scrutin inadapté

Posons-nous la question : pourquoi diable notre mode de scrutin ne reflète-t-il pas davantage ce que nous sommes comme peuple, ce que nous chérissons comme valeurs ? Après tout, le scrutin uninominal favorise à peu près tout ce que les Québécois n’aiment pas : les oppositions binaires, les disputes exagérées entre les partis politiques et, surtout, l’injustice des résultats électoraux. Ceux-ci favorisent en général une poignée de gagnants en écartant les désirs et les intérêts de la majorité et en produisant des députations qui ne sont pas représentatives du vote populaire.

Le mode de scrutin que nous avons hérité du colonisateur anglais est « démocratiquement infect », comme le disait René Lévesque, et totalement inadapté aux exigences du XXIe siècle, qui nécessitent une reconnaissance de la diversité des idées en même temps qu’une confiance restaurée envers les institutions politiques. D’ailleurs, de plus en plus de Britanniques le remettent, eux aussi, en question.

Réformer un système électoral qui ne nous ressemble pas, n’étant ni juste ni coopératif, serait un geste d’affirmation nationale fort. Une occasion de nous distinguer solidement et d’ancrer notre caractère distinct en Amérique. Nous donner un mode de scrutin respectant vraiment les volontés électorales exprimées à chaque élection générale et le poids politique des forces en présence ne serait que faire enfin aboutir notre longue quête de plus de deux siècles pour une démocratie représentative digne de ce nom. C’est d’ailleurs ce que réclamait explicitement Louis-Joseph Papineau dans son testament politique de 1866 quand il affirmait que « les gouvernements ne sont légitimes que lorsqu’ils sont l’émanation de la majorité du peuple ».

Nous avons à partir de maintenant une occasion en or de créer une nouvelle dynamique politique emballante, celle que réclament depuis tant d’années nos compatriotes. Il est plus que temps d’adapter notre mode de scrutin à la réalité et aux valeurs du Québec. Ne ratons pas cette occasion. Faisons enfin l’Histoire.

Le Devoir | Texte de Jean-Pierre Charbonneau, président de MDN et de Françoise David, vice-présidente de MDN | 14 janvier
Mode de scrutin: un geste d’affirmation nationale nécessaire