Le gouvernement du Sénégal s’est effondré. Dans une allocution télévisée vendredi soir, le secrétaire général de la présidence de la République, Oumar Samba Ba, a pris un décret mettant fin au mandat du Premier ministre Ousmane Sonko et donc de tous les ministres et secrétaires d’État actuels. Avec seulement quelques phrases sobres, il a déclenché un séisme politique.
L’éviction de Sonko est le résultat d’une rivalité latente qui couve depuis des mois. Mais l’histoire n’est pas simplement celle d’un homme politique licencié.
Lorsque le parti Pastef (Patrites africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) a remporté les élections présidentielles de mars 2024 avec près de 55 pour cent, l’espoir d’un nouveau départ au Sénégal était incommensurable. La jeunesse urbaine en particulier manifestait depuis des mois en soutien au leader de Pastef, Ousmane Sonko, emprisonné pour une condamnation controversée en diffamation et exclu des élections.
Sonko, le leader charismatique de l’opposition, avait choisi son proche confident et meilleur ami Bassirou Diomaye Faye comme candidat de remplacement. Le fait que Diomaye Faye, peu connu et relativement inexpérimenté, ait remporté la présidence avec une nette majorité a été considéré comme une preuve de l’influence politique de Sonko.
D’abord la fraternité, puis les conflits fraternels
En tant que président, Faye a immédiatement riposté en créant un poste de Premier ministre pour son « grand frère » et « mentor » Sonko. Le duo se présentait comme un tandem soudé qui souhaitait réformer ensemble le Sénégal. Pastef a également obtenu la majorité parlementaire lors des élections législatives anticipées de novembre 2024.
Mais la fraternité est terminée depuis longtemps. Les partisans de Sonko veulent le présenter à la prochaine élection présidentielle en 2029, même si dans la situation juridique actuelle, cela n’est pas possible en raison de sa condamnation. Fin avril, la majorité Pastef au parlement a modifié la loi électorale : les condamnations expirent désormais au bout de cinq ans, rendant ainsi claire la voie à suivre pour la candidature de Sonko.
La course à la présidence mobilise des capacités dont on a un besoin urgent ailleurs. Alors que le Sénégal est aux prises avec une crise de la dette massive et que la situation sécuritaire au Mali voisin se détériore, l’ancienne dream team est engagée dans des luttes de pouvoir ouvertes. « Je suis le président et il est le premier ministre. S’il ne me satisfait plus, je nommerai un autre premier ministre », a tiré un trait sur Bassirou Diomaye Faye lors d’un entretien télévisé le 2 mai. Le point semble désormais atteint.
La frustration grandit à Dakar
Ousmane Sonko a réagi sur son compte Twitter le soir de son limogeage : « Alhamdulillah. Ce soir je dormirai le cœur léger à la Cité Keur Gorgui. » Des vidéos de ce quartier de Dakar montraient une foule devant la maison privée de Sonko scandant son nom pour montrer son soutien à l’ancien Premier ministre.
Il a prouvé à plusieurs reprises par le passé que Sonko pouvait faire descendre des milliers de personnes dans les rues du Sénégal en très peu de temps, notamment à l’approche des élections de 2024. Mais l’ambiance politique a changé depuis. Les deux années qui se sont écoulées depuis l’entrée en fonction du gouvernement Pastef ont été marquées par des difficultés économiques pour de nombreux Sénégalais. Alors que Diomaye Faye est ouvert à une aide du FMI pour alléger le fardeau de la dette du Sénégal, Sonko rejette les négociations avec le FMI.
Même si Sonko bénéficie toujours d’un public important et fidèle, la frustration face aux promesses électorales non tenues augmente. Rien qu’en février, un étudiant est décédé lorsque la police a réprimé des manifestations contre le non-paiement des bourses gouvernementales à Dakar. La déposition de Sonko est désormais célébrée à l’Université de Dakar.
Le gouvernement s’est récemment fait remarquer avec une loi anti-LGBT restrictive. Dans son dernier discours parlementaire en tant que Premier ministre vendredi dernier, peu avant son éviction, Sonko a accusé les critiques nationaux de la loi d’avoir des « complexes » et a affirmé que l’Occident global voulait imposer l’homosexualité au reste du monde.
Revenir par la porte dérobée parlementaire ?
Ce qui se passera ensuite n’est pas clair. Le président Diomaye Faye n’a pas encore désigné de successeur à Sonko. Le Parlement devra de toute façon le confirmer. On ne sait pas exactement comment cela pourrait se passer. Samedi après-midi, le Parlement a approuvé une motion visant à réintégrer Sonko, ce qui lui permettrait au moins de reprendre son mandat parlementaire.
Et dimanche, le président du Parlement, El Malick Ndiaye, proche confident de Sonko, a démissionné de son poste. Il est désormais possible que les députés à majorité Pastef élisent mardi Ousmane Sonko comme nouveau président du Parlement, ce qui lui donnerait à nouveau sa place pour tenir tête au président Diomaye Faye.
Un communiqué du comité exécutif du parti, samedi, montre à quel point la situation est tendue à Pastef. Il a appelé les membres du parti à s’abstenir d’annoncer leur démission sur les réseaux sociaux et à adhérer plutôt à « les procédures et normes établies dans le respect de la hiérarchie ». La communication met en lumière la situation délicate d’un parti gouvernemental divisé.