Le Devoir, 21 octobre 2016 | Jean-Pierre Charbonneau – Ex-député du Parti québécois
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir
Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau

À l’invitation du Comité parlementaire sur la réforme électorale de la Chambre des communes, j’ai témoigné le 29 août dernier à Ottawa à titre d’ancien ministre de la Réforme des institutions démocratiques du Québec sur le projet de réforme du mode de scrutin fédéral lancé par Justin Trudeau lors de la campagne électorale de l’an dernier.

En lisant les propos du premier ministre du Canada dans Le Devoir de mercredi matin (« Une réforme électorale majeure est loin d’être garantie »), j’ai eu le sentiment très net d’avoir été trompé et que tous mes efforts, autant que ceux de centaines, sinon de milliers de personnes à travers le Canada ayant participé à l’exercice de la consultation publique, n’ont servi qu’à camoufler une intention de départ qui aujourd’hui est assez claire : ne pas donner suite à l’engagement électoral bidon (on le sait maintenant) de mettre au rancart notre vieux mode de scrutin que René Lévesque a déjà qualifié de démocratiquement infect.

Lors de mon témoignage, à une question posée sur ma perception sur la suite de cette promesse électorale, j’ai indiqué que je craignais que le premier ministre Trudeau ne nous fasse le même coup que le premier ministre Charest au Québec qui, après avoir promis à l’élection de 2003 l’abandon du mode de scrutin actuel, a finalement mis à la poubelle tous les efforts déployés pendant plusieurs années, y compris un rapport favorable du Directeur général des élections, à qui il avait refilé la patate chaude.

Normalement, il devrait être entendu que lorsque des chefs politiques promettent d’abandonner un vieux système pour un autre, c’est qu’ils ont acquis la conviction que le système à mettre au rancart est mauvais et qu’ils sont en mesure d’en faire la démonstration. Or, ni Justin Trudeau ni Jean Charest n’ont plaidé avec force, et surtout avec conviction contre le statu quo, et aucun n’a nommé comme ministre responsable une personne profondément acquise à la cause du changement et en mesure de faire le travail de plaidoyer convaincant auprès des citoyens.

Dans les deux cas, on a eu des premiers ministres ayant obtenu une confortable majorité parlementaire avec l’appui d’une minorité de la population et, aujourd’hui, l’un entend imiter l’autre et profiter encore et encore, avec un sans-gêne incroyable, des avantages partisans du statu quo.

Il y a dans le comportement et les propos de Justin Trudeau quelque chose de profondément méprisant pour les citoyens et de toxique pour le respect que ces derniers devraient avoir pour la démocratie représentative. Renier avec désinvolture la parole donnée et donner l’impression qu’on le fait avec l’appui de la population revient à accréditer une fois de plus la thèse du nouveau sénateur André Pratte qui, avant sa carrière d’éditorialiste, avait publié un essai sur le mensonge en politique, Le syndrome de Pinocchio, dans lequel l’auteur dénonçait la complaisance du public et des médias qui a permis à la classe politique de développer une dépendance compulsive au mensonge, laquelle dépendance met en péril les fondements mêmes de la démocratie et est — sauf de rares exceptions — toujours condamnable.

Est-il trop tard pour sauver le peu de crédibilité qu’il reste aux politiciens ?, se demandait il y a 20 ans André Pratte. Je ne sais pas ce que pense ce dernier de celui qui l’a nommé récemment sénateur. J’ose espérer qu’il réagira lui aussi avec vigueur à cette nouvelle tromperie politique venue du sommet de la hiérarchie gouvernementale du pays.