Réponse à Paul Journet, La Presse, 11 janvier 2016 : Trop de “vrai changement”

En tant que citoyens et citoyennes préoccupés par une meilleure démocratie, nous sommes très heureux que la question du mode de scrutin soit d’actualité. Par ailleurs, il est décevant de lire un texte comme celui de Monsieur Paul Journet, paru dans la Presse+ du 8 janvier : Trop de « vrai changement ». Dans son éditorial, Monsieur Journet tente de nous convaincre que le premier ministre Trudeau n’aurait pas la légitimité de tenir sa promesse électorale de changer notre mode de scrutin. Il y aurait, selon lui, une « loi non écrite : que même s’il est majoritaire, un gouvernement ne peut changer à lui seul le système électoral » sous prétexte qu’il le ferait à son avantage. Or, comment peut-on prédire l’issue d’une élection où les règles du jeu seraient renouvelées, et ce, pour tous les partis?

Il serait intéressant de savoir de quelle loi non écrite nous parle Monsieur Journet. Dans notre système politique actuel, un gouvernement majoritaire élu a bel et bien ce qu’il faut pour amorcer ce changement, d’autant plus que la réforme électorale se trouve aussi dans la plateforme du NPD, du Parti vert et du Bloc québécois. Donc, 67,2 % des électeurs ont voté pour des partis qui appuient une réforme du mode de scrutin.

On ne connaît pas encore de quelle façon le premier ministre Trudeau veut procéder. Chose certaine, il n’est nullement obligé de tenir un référendum sur le sujet. Avant de commencer à parler de référendum, la première chose à mettre en place serait certainement une vaste consultation qui inclurait tous les partis du Parlement. Des audiences publiques devraient aussi être tenues pour expliquer à la population quel est le but de la réforme, et où plusieurs groupes de citoyens pourraient s’exprimer. Ne pas faire œuvre de pédagogie au sujet de la réforme du mode de scrutin serait une grave erreur, référendum ou pas.

Monsieur Journet affirme pour l’instant que la population canadienne n’est pas prête pour une telle réforme car, d’après un sondage de l’Institut Broadbent qu’il cite, 43 % des répondants préfèrent le statu quo. Mais que veut dire un tel chiffre si, jusqu’ici, les Canadiens n’ont pas été suffisamment informés sur l’existence d’autres modes de scrutin qui pourraient leur donner plus de poids politique? Pourquoi, au lieu de nous parler du 43 % des Canadiens, l’auteur ne présente pas ce que veulent 57 %, donc la majorité, de la population canadienne? Justement, selon le sondage de décembre 2015 de l’Institut Broadbent, « à près de deux contre un, les Canadiens veulent que le nouveau gouvernement tienne sa promesse de changer le mode de scrutin ».

Sur la question du référendum, Monsieur Journet cite mal le cas de la Nouvelle-Zélande. En effet, cette ancienne colonie britannique partageait le même mode de scrutin que le nôtre. Un référendum, pour réformer ce système, a eu lieu en 1993. Les Néo-Zélandais ont alors voté à 53,9 % pour l’adoption d’un nouveau mode de scrutin, soit le mode proportionnel mixte. Ce nouveau mode est en place depuis l’élection de 1996. Et si les Néo-Zélandais ont bel et bien voté pour le statu quo lors d’un autre référendum en 2011, c’était pour réitérer leur désir de conserver le mode proportionnel mixte. Une chose encore, lors de ces référendums, ils avaient le choix entre quatre propositions de mode de scrutin; comme quoi un référendum ne se limite pas à un choix entre un oui ou un non, comme le suppose Monsieur Journet.

Les Canadiens semblent résolument prêts à entendre parler de réforme électorale. Souhaitons que le débat se poursuive pour le bien d’une démocratie plus représentative.

Signataires : Marie-Claude Bertrand, Anne-Marie B.Bouchard, Antonino Geraci, Alain Lanson, Marc-André Miron et Charles Roy